De ce monde de quiétude subitement tout s’éteignit. Un nuage passa sur le soleil et la terre toute entière s’assombrit. La marée grandissante fit écho à la tornade. Des vagues comme des cathédrales se mirent à tournoyer dans l’obscurité. La danse macabre des mers, qui viennent lécher les citées ahuries, rivalise en hauteur les montagnes et les cieux, en dureté le granit et les dieux. Une nuit de détresse qui dura une décade. Un assourdissement de cris et de terreurs. Les muscles lâchent. Les tendons s'affaissent. Un à un tout trépasse. Rien ne semble présager une fin à cette horreur. Rage. Fureur. Soif de pluie. Souffles courts. Rétines immenses. Noyers dans les cimes. Et puis soudain la plus haute des hautes vagues suspend sa course. Une seconde frémissante. Et tout se figea. Et la mer en granit se transforma. De bourrasque en tempête, le sable s'était marbré. L’écume s'était figée. Aucun végétal, aucun animal, pas même le vent jouant du sable entre les rochers ; rien n’émettaient la moindre vibration sonore qui déferaient cette harmonie morbide. Un instant suspendu dans l'éternité, le souffle retenu. Tout s'effaçait : la nuit s'était faite. Une nuit glaciale où tous les cauchemars enfouis remontaient des puits. Et puis un grand rire triste; une bête fauve. Un rire opaque dans des cadres d’agonies : L'Angoisse naquit. Un monde désolé se lève à la lueur d’un soleil blême. L’hélianthe se devine derrière une marée de brume. Il est l’aurore et rien ne s’éveille. L’astre moribond se hisse dans le ciel. Las d’être vain ; il retarde sa course, afin d’encourager de sa maigre chaleur les survivants qui errent encore. Et chaque don de rayons, comme un souffle arraché, le fait suffoquer. Asthmatique et laiteux : il frissonne de tous ses cratères. Rien ne se dessine clairement dans cet horizon. Les Amarins affrontent l’Angoisse et le Vent. Il n’y a plus d’eau sur cette terre, que ce soit pour les sirènes ou les gréements. Les arbres se mêlent aux goémons et s’affrontent sur un infini de sable. Les fientes ne sont plus lavées par les remous mais par la lave. L’écume forme des rochers rivalisant de dureté avec les cœurs-diamant des rameurs impénitents. La mer ne roule plus. La mer n’existe plus. Un regain de souvenir ; la saveur de la houle, l’odeur salée d’une peau halée : rien n’est plus. Seuls certains tatouages décolorés peuvent encore nous la faire rappeler. Les proues tirent vaillamment leur charge, leurs compagnons ; le regard fier, dans le vague. Quelques cotres délaissés pourrissent ça et là, les autres marchent avec lenteur, ou évoluent dans les cieux avec acharnement, rappelant les goélands, qui sont tous morts maintenant depuis si longtemps de désespoir, de désenchantement. Les derniers, enragés ou perdus, que l’on garde au fond de sa mémoire comme un souvenir sucré d’enfance, se sont pendus aux cordages de bateaux morts. Sur les bateaux, les fantômes du nouveau monde s’affairent avec lenteur. Morgue candeur et sourires morts. Yeux hagards et chevelure blanche. Les joues creusées,les joues blêmes. Les côtes ébréchées, abîmées, élimées, des haillons pour les protéger du sel. Et puis les mains rêches comme leur espoir : de la pierre volcanique noire. L’Angoisse naquit de la première larme d'une proue, du moins c’est ce que les vieux racontent: La nuit lascive se répandait aux derniers êtres. Les yeux vertueux des phares s’allumèrent. Aux bateaux bientôt des ailes poussèrent, les coeurs en écailles diamant aux hommes se changèrent. Dix nuits de cris, puis le silence. Dix nuits le jour, puis clarté rance. Sortant des cales, hagards, les amarins; la lune en blason sur leurs joues, tremble et frissonne encore d'effroi. La proue se tient le visage de ses mains de bois. Sanglot long des cimes : silence. Lacrymale; la perle tomba en fange. Se mêla au sable, se transforma en oeuf. Elle devint grosse comme un roc, se craqua comme un volcan. De la fumée s'en échappa, un grognement s'étouffa, des ailes se ployèrent : l'Angoisse s'envola. Les nuages ne pleurent plus, ou si peu. Les nuages sont de sable et de cendre. Un regain de souvenir ; le vent qui les balaie, ils s’accrochent les uns les autres, le tonnerre qui gronde, l’appel de la foudre, la pluie qui tombe en grosses gouttes sur la terre inonde : rien n’est plus. Certains peintres, en des jours où le chagrin les berce, les dessinent blancs, bleus, orangés… Maintenant noirs, ils sont las. La pluie vaine peine à ressusciter les océans et ne forme que des fossés boueux. Ces débuts de lac ne sont que chimères ; des marécages larges et profonds. Qu’un navire s’y empêtre et ainsi perde toute cette prodigieuse énergie qu’encore il avait. Il rajoute ainsi sa carcasse au charnier qu’est devenu ce monde. Alors les Amarins allument les falots, éventrent barils et futailles; ils finiront leurs vivres, ils finiront leur vie dans une dernière nuit d’ivresse. Quelques sirènes passant au hasard de leur vie d’errance, ne sachant où aller et fuyant le réel, se joindront à cette funeste fête. Des tonneaux d’alcool, dont elles se parent ; les vapeurs se sont envolées. Ne restent que des larmes qui s’assèchent avant de tomber. Elles mourront fanées au petit matin blême, entre les bras d’un amarin, dans une dernière étreinte éperdue, un dernier râle à peine perceptible. Les grandes lanternes rougeoieront, défiant le soleil. Ils s’éteindront à son zénith, dans le silence. Les écailles sur le cœur des Amarins, luisantes, s’accumulent, grandissantes. Elles écorchent leur âme. Tout se transforme en pierre lunaire. Bientôt le désert ne pourra plus s’avancer. Bientôt il sera entier. Répandu à tout, à tous. La Terre comme un cimetière, une pierre tombale ronde. Les squelettes formeront leur propre mausolée. Pas de « ci-gît ». Plus de graveurs. Pas de « à la mémoire de ». Plus de sonneurs. Pas de fleurs, ni de cierges. Plus de prieurs. Grande fosse commune où tous les éléments deviendront un ; pierre, puis poussière, pour finir par se ronger par l’usure du vent, s’envoler, s’éparpiller dans le noir univers, produisant une traînée de dentelles de poussière fine. Bientôt même le désert ne sera plus.